Vendémiaire 1995, une course avec la montre
La musique d’accompagnement pour le film muet de Louis Feuillade Vendémiaire est ce que j’ai eu à écrire de plus long parmi les trois cents cinquante partitions dont je suis l’auteur à ce jour : deux heures et trente minutes environ.
Disposant de six mois entre la demande de l’Association des Semaines de Cinéma Méditerranéen et la première représentation, je commençai la composition des thèmes principaux sans avoir vu le film. Je ne pus disposer d’une copie VHS qu’un ou deux mois plus tard. Cette copie était sous-titrée d’un outil précieux : le time-code.
Il s’agissait de fabriquer du temps musical « sur » du temps cinématographique. Outre l’apprentissage par cœur du film, il me fallait réaliser un découpage – ou plutôt un re-découpage – par groupes de séquences, par séquences puis par groupes de plans. Les deux heures et demies furent ainsi tronçonnées en vingt-quatre périodes engendrant par la suite quarante-six séquences musicales d’une durée de vingt secondes à cinq minutes.
Alors que j’entamai ce travail, une idée est apparue très rapidement : les énoncés répétés des thèmes principaux devaient être répartis assez équitablement dans la durée de l’œuvre afin de créer une sorte de régularité dans le flux audiovisuel et un certain équilibre structurel, plutôt en phase – mais pas toujours – avec des situations ou des personnages du film.
Le tempo pouvant fluctuer durant l’exécution et modifier la durée d’une séquence musicale de plusieurs secondes, il me fallait également prévoir certaines séquences de durées variables, « élastiques », en quelque sorte. J’employai plusieurs types d’écriture : des séquences totalement écrites pour notre septuor*, des séquences aléatoires pour formations réduites (trios ou quatuors), des séquences improvisées pour solos et trois séquences de sons électroniques pré-enregistrées, correspondant aux flash-backs. Ces différents procédés permettaient par ailleurs de faire respirer le film sans jamais le lâcher.
Enfin je m’autorisai une certaine variété stylistique : un lyrisme tonal tourmenté, des phrases répétitives, neutres, des pastiches et références assumées, comme le thème des Allemands, alla Kurt Weill – pardon pour l’anachronisme –, une farandole alla Bizet pour les vendanges, une valse un peu démente de la fête finale, et deux citations, commandées par une séquence du film : un lied de Schubert et une Marseillaise au violon solo. Ce fut une activité créatrice particulièrement intense et jouissive.
Étant amené à jouer de plusieurs instruments et à diriger toutes les séquences afin d’assurer la synchronisation film-musique, j’étais évidemment obligé, d’un coup d’œil à l’écran, de savoir « où on en était ». Cela provoqua chez moi, durant cette période de composition, un cauchemar récurrent : je jouais, je dirigeais puis levai d’un coup les yeux vers les images… et je ne savais plus « où on en était ».
La partition fut bouclée en février et répétée trois ou quatre fois, dont une générale, avec le film diffusé sur un petit téléviseur.
Lors des représentations à l’Athénée – il y en eut quatre ou cinq entre 95 et 96 – je me tenais de trois-quarts face à l’écran. Les musiciens étaient assis sous l’écran, face au public. C’est pourquoi ils n’ont jamais vu le film.
* Ensemble Décadanse : Aude Carlet et Médéric Douteau (violons), Christine Radais (violoncelle), Christian Amédro (clarinette), Cécile Gautheron (saxophone), Vincent Ferrand (clavier) et moi-même (piccolo, flûte et clavier).